Très vite, j’ai remarqué quelque chose d’inquiétant : elle demandait la permission pour tout.
Puis-je m’asseoir ici ?
Puis-je toucher ça ?
Puis-je rire ?
Ce n’étaient pas des questions d’enfant curieuse. C’étaient des questions d’enfant inquiète.
La question qui m’a glacée
Après ses larmes, je me suis agenouillée près d’elle et je lui ai demandé pourquoi elle pensait ne pas pouvoir manger.
Elle a tordu ses doigts, les yeux baissés.
« Parfois… je n’ai pas le droit. »
Pourquoi ?
« Si j’ai trop mangé… si j’ai pleuré… si je me suis mal comportée… alors je n’ai pas le droit. »
J’ai senti monter une colère froide mêlée d’une immense tristesse. J’ai pris le temps de répondre calmement, pour ne pas l’effrayer davantage :
— La nourriture n’est pas une récompense ni une punition. Tu peux toujours manger quand tu as faim.
Elle m’a regardée comme si cette idée lui était totalement étrangère.
Je lui ai donné une cuillerée. Elle a hésité, puis une autre. Peu à peu, ses épaules se sont détendues.
Et elle a murmuré :
« J’ai eu faim toute la journée. »
Les petits gestes qui révèlent une grande peur
Cette nuit-là, elle s’est endormie sur le canapé, la main posée sur son ventre, comme pour s’assurer que rien ne disparaîtrait pendant son sommeil. Le lendemain matin, j’ai préparé des crêpes.
— Elles sont pour moi ?
— Oui. Et tu peux en manger autant que tu veux.
Elle mangeait lentement, prudemment. Puis elle a dit :
« Ce sont mes préférées. »